Embrouille à Fort Sombre Garde !
On continue de l'appeler Amphitryon
Amphitryon se servit une nouvelle rasade de tartalos, et laissa son regard vagabonder alentours. Accoudé à la balustrade de la petite terrasse de sa chambre d'hôtel, il sirotait son verre - pas le premier, à en juger par ses yeux rougis tant par la fatigue que par l'alcool, d'une soirée déjà trop longue. Dans le lointain, le soleil du crépuscule dessinait un disque sanglant dont les ultimes reflets couraient en ombres dansantes, toutes d'ors et d'écarlates, sur les eaux paisibles de la baie. Quelques esquifs de pêcheurs, alourdis par la prise du jour, fendaient encore les flots en direction du port, dont les quais résonnaient déjà de la rumeur d'une foule grandissante : les étals de marchands se massaient depuis le centre de la grande esplanade jusqu'aux pieds mêmes des embarcadères, labyrinthe bigarré d'où montaient mille effluves d'épices lointaines et de poisson grillé.
Le regard d'Amphitryon glissa jusqu'aux hautes murailles de pierre forte qui s'avançaient jusque loin au-devant du port ; et, au-delà, le phare, dont le sommet semblait couronné d'un faible halo de lumière blême. Un imperceptible frisson parcourut l'échine de l'aventurier, qui se détourna finalement, et avisa de sa chambre, mais rien, qu'un lit défait et quelques affaires étalées en désordre, et l'éclat glacé de ses deux revolvers, et le souvenir de lèvres si douces et familières - et si lointaines, pourtant. Une expression défaite sur ses traits fatigués, Jones passa sa main dans sa tignasse de boucles blondes, qui cascadait en désordre jusqu'à une vieille chemise de coton délavée ; des pantalons noirs complétaient sa mise tandis que, pieds nus, il s'abandonnait au trémolo régulier de la cohue en contrebas.
Il se prit à haïr les remparts et le ciel, de ne pas être ceux de Mesa Verde, où son cœur et son espoir paraissaient être restés prisonniers ; il haïssait les gens, et en particulier la vieille Ada, cette chère vieille Ada à qui il devait rendre visite, de ne pas être le capitaine Jezabel, dont les mots l'avaient pour un instant comme libéré de son fardeau ; et en dernier recours il se détestait lui-même d'avoir fui, comme si cette vie de vagabondages valait la peine d'être sauvée, pas après avoir entrevu un peu de ce songe où une femme l'aimait pour le sauver, cette douce rêverie à laquelle il se raccrochait à présent sans vraiment oser y croire.
Plus bas dans la rue, les premières lanternes s'allumèrent bientôt, tirant l'aventurier de son humeur maussade. Ces lampions de papier, décorés de motifs compliqués et suspendus d'une façade à l'autre en guirlandes bariolées, faisaient la fierté de Fort Sombregarde : la rumeur attribuait au Baron Zemo lui-même, commandant de la garnison de la cité, le pouvoir de contrôler la flamme bleutée qui peuplait la nuit d'ombres chatoyantes. Une procession interminable de badauds défilait paisiblement à travers les allées, et l'attention d'Amphitryon se posa finalement sur une silhouette singulière qui déambulait parmi la foule. Quoique les quais de Fort Sombregarde fussent connus pour attirer des marins venus des quatre coins de Kheleb, Jones ne s'était pas attendu à y croiser un natif de Khian-Dhû ; pourtant le teint basané du voyageur l'identifiait sans doute possible comme un habitant de l'archipel des dragons, de même que le sabre qui battait contre son flanc replet.
Sa curiosité piquée au vif, Amphitryon étudia le visage de l'étranger, à moitié dévoré par d'épais favoris noirs et dont les traits grossiers étaient figés sur une expression indéchiffrable. Exceptionnellement velu, il était vêtu de guêtres à l'aspect usé, ainsi que d'une pelisse miteuse, tandis que des sandales de paille complétaient sa mise rudimentaire.
Jones vida un autre verre, et bientôt son attention fut attirée par le curieux manège de deux gaillards, identiquement vêtu de larges manteaux couleur de nuit et dont les visages étaient rejetés dans l'ombre par des chapeaux à larges bords : dans le sillage du premier voyageur, ils se faufilaient avec aisance parmi l'attroupement - indifférents, selon toute évidence, à l'agitation du marché. Des gardes du corps ? Aussitôt, Amphitryon écarta cette hypothèse. Rien, dans l'attitude du Khian-Dhi, ne laissait paraître qu'il soupçonnât la présence de ses poursuivants ; son aspect misérable, au surplus, n'avait rien d'ostentatoire comme aurait pu l'être un riche marchand venu d'une contrée lointaine.
Plus probablement, les deux ombres gémelles s'apprêtaient donc à quelque mauvais coup, et Jones ne fut pas surpris lorsque, un instant plus tard à peine, il saisit l'éclat fugace des couteaux tirés. Mais comment prévenir du danger le voyageur, lequel continuait de flâner, insoucieux selon toute apparence du danger ? Amphitryon songea brièvement à le héler, mais se ravisa aussitôt, conscient que la confusion résultante n'aurait fait que faciliter la tâche des agresseurs. Faisant jouer son verre entre ses doigts gourds, il tenta de capter les reflets du soleil couchant : un faisceau scintillant courait depuis sa main jusqu'à la foule amassée, bondissant par saccades maladroites vers le visage de l'un des deux ruffians. Enfin il trouva les yeux du mystérieux agresseur, deux tâches d'ombres qui le dévisagèrent en retour.
L'espace d'un battement de cœur, Amphitryon soutint le regard inquisiteur, et l'aventurier sentit une goutte de sueur rouler le long de son échine ; puis les deux compères échangèrent un bref signe de tête, et se fondirent aussi soudainement parmi l'attroupement. Du revers de la main, Jones essuya la sueur qui brouillait son regard, soudain en proie au doute, comme si la réalité de la scène s'étiolait dans le canevas embrouillé de son esprit. Quoiqu'il en soit, le danger était passé, pour l'instant…